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Dixième anniversaire de Yahad: Intervention du cardinal André Vingt-Trois

Dimanche 26 octobre 2014

Dixième anniversaire de Yahad – In Unum au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (Paris III)

 

Un anniversaire, c’est évidemment une occasion de remercier, et je voudrais, car je pense qu’il ne fera pas l’éloge de son action, remercier d’abord le Père Patrick Desbois ; peut-être même faudrait-il – cela peut paraître un peu étrange – remercier son grand-père, car finalement, c’est ce lien de Patrick avec son grand-père qui a été l’élément déclencheur de ce travail d’enquête qu’il a entrepris et qui a permis la création de Yahad – In Unum.

 

Je remercie Madame la Directrice de l’UNESCO qui va accueillir dans ses locaux une exposition sur les activités de Yahad – In Unum. Je remercie le Musée de l’Holocauste à Washington et Monsieur Paul Shapiro qui en est son directeur de recherches, présent parmi nous, un ami fidèle que nous rencontrons régulièrement « sur les lieux de ses activités » dans le cadre du Musée de l’Holocauste, qui a ouvert librement les archives soviétiques et allemandes et a permis ainsi de faciliter, et de rendre possible le travail de Yahad - In Unum, de même que la République fédérale allemande a permis à Yahad - In Unum de consulter les archives nationales.

 

Ces remerciements étant faits, je voudrais évoquer le sens interreligieux de Yahad - In Unum puisque c’est le dialogue et la collaboration entre le Rabbin Israël Singer et le Cardinal Lustiger qui ont été la matrice de cette collaboration, ce dialogue qu’ils avaient initié auprès des rabbins de la Yeshiva University à New York, et que nous poursuivons année après année, avec la joie de nouer des relations de plus en plus fraternelles,  de plus en plus approfondies et de plus en plus confiantes.

 

Conformément aux orientations que le Rabbin Soloveitchik avait formulées à la fin du Concile Vatican II pour essayer de baliser les entreprises de fraternisation entre les chrétiens et les juifs, nous mettons en œuvre une approche du dialogue qui n’est pas sur le mode de la disputatio théologique. Nous ne nous rencontrons pas pour faire l’inventaire de nos théologies respectives et pour essayer de nous convaincre les uns les autres que nous avons la bonne interprétation, non seulement de notre tradition mais encore de la tradition de nos frères. Nous nous rencontrons simplement pour mieux nous connaître, et nous connaissant mieux être mieux capables de mettre en œuvre des coopérations entre chrétiens et juifs sur la base qui nous est commune, c’est-à-dire le don de la Loi au Mont Sinaï.

 

Devant l’assistance que vous constituez, je ne vous ferai pas l’injure de vous faire un historique ou une relatio historique entre le progrès de ces relations entre juifs et catholiques et le tournant qu’a représenté la Déclaration Nostra aetate du Concile Vatican II. Il est évident que pour nous ce tournant a été décisif puisqu’il nous a permis de rejoindre d’une façon plus profonde l’authenticité de la tradition juive et que ce mouvement a été amplifié et théologiquement structuré par les initiatives du Pape Jean-Paul II, en particulier par la manière dont il a su exprimer que la réalité présente du Judaïsme n’était pas un oubli, un oubli des hommes ou un oubli de Dieu, mais l’accomplissement de la promesse faite à Abraham et que la réalité de la fidélité des juifs à l’Alliance n’est pas appelée à disparaître par l’apparition du Christianisme, mais elle est appelée à trouver avec le Christianisme des chemins de coopération.

 

Je n’ai pas à commenter le travail entrepris par Yahad - In Unum. Il va de soi que nous comprenons très bien l’importance pour toutes les familles juives « rescapées », c’est-à-dire les membres des familles qui ont échappé à l’extermination, d’abord de savoir et ensuite de pouvoir honorer la mémoire de leurs morts. C’est un fait considérable qui échappe peut-être à la mentalité moderne et sécularisée qui est la nôtre, mais qui n’échappe pas à la fidélité de la tradition non seulement affective des membres d’une famille mais la tradition croyante de la prière que l’on doit aux défunts. En permettant à un plus grand nombre de familles juives d’exercer ce devoir de piété, Yahad - In Unum se place dans la perspective où elle peut aider les juifs à être pleinement fidèles à leur tradition.

 

Plus largement on peut dire, puisque c’est un thème relativement à la mode, que Yahad - In Unum contribue aussi à un devoir de mémoire. Ivan Levaï évoquait tout à l’heure l’extrême plasticité du regard historique, et sa facilité à se laisser instrumentaliser par des projets qui n’ont pas tous la marque de l’histoire. En situant physiquement les faits, les lieux, en vérifiant les témoignages, en attestant les événements, Yahad - In Unum accomplit un devoir d’histoire important, non seulement pour la fidélité de la piété juive, mais aussi pour l’honnêteté de l’histoire de la période de la Deuxième guerre mondiale et pour l’identification la plus précise possible des tragédies et des crimes qui ont marqué cette histoire.

 

Mais si vous le permettez, je voudrais vous inviter à faire un petit pas supplémentaire. Je disais que Yahad - In Unum contribue à l’accomplissement du devoir de piété des juifs, en contribuant à l’établissement de lieux de mémoire, et donc à l’enrichissement de la mémoire collective, mais plus profondément encore, il me semble – mais je suis ici dans mon interprétation personnelle et je n’en voudrais à personne de ne pas partager mon interprétation personnelle – je pense que par le travail qu’accomplit Yahad - In Unum, il y a un geste de portée humanitaire, au-delà du peuple juif, comme cela est d’ailleurs vérifié par le travail qui concerne aussi des victimes Tziganes de la Shoah par balles. De quoi s’agit-il ? Nous savons, et nous n’avons pas besoin d’historiens récents pour le savoir, que depuis l’écroulement du IIIe Reich, les responsables à quelques niveaux qu’ils se soient situés, ont eu soin de brouiller leurs traces. Ils ont eu soin de couvrir les actes qu’ils avaient commis. Nous savons comment l’expression « solution finale » permettait de désigner la réalité sans la nommer. Mais ce n’était pas simplement une argutie sémantique, c’était vraiment une volonté de cacher ce qu’ils faisaient. Non pas que cela fût secret, c’était visible partout, mais ils voulaient cacher les traces. Comme tout criminel, ils ont eu le soin de ne pas laisser de preuves derrière eux. Mais il me semble que cette volonté d’occultation n’est pas simplement une précaution de criminel qui aurait prévu un procès à Nuremberg, mais quelque chose de beaucoup plus profond, à savoir la volonté métaphysique de faire disparaître, non pas seulement les traces du crime, mais les victimes du crime. L’objectif était que l’on ne voit plus, que l’on ne sache plus, que l’on ne puisse plus identifier qui avait été pris, qui avait été exterminé, qui était appelé à disparaître lorsqu’il était juif ou tzigane. Cette volonté d’extermination fait de la Shoah non seulement le drame que l’on sait pour ces victimes juives, et pour les familles de ces victimes juives, mais cela en fait aussi d’une certaine façon un paradigme de l’extermination anthropologique. Ce ne sont pas seulement les juifs qui ont été pris, ce sont eux qui ont été les premiers à partir, mais à travers les juifs, c’est vraiment la conception de l’humanité qui était en cause, la conception du respect de l’humanité dans tout être humain, et donc l’idée que l’on pourrait camoufler cet escamotage de l’humanité au cœur de l’humanité, que l’on pourrait recouvrir de sable l’emplacement des cendres, que l’on pourrait recouvrir de verdure les fosses communes, de telle sorte que non seulement on ne puisse s’émouvoir des souffrances endurées, mais qu’on oublie même le souvenir de l’existence des personnes exterminées. C’est-à-dire vraiment la négation de l’homme devant Dieu.

 

C’est pourquoi l’entreprise de Yahad - In Unum, en mettant à jour les fosses, les témoignages, les emplacements des victimes, met à jour le projet d’extermination humaine qui avait été entrepris et rend un service, non seulement un service de fraternité entre les juifs et les chrétiens, mais un service d’humanité pour tout être vivant en ce monde.

 

Nous vivons, vous le savez mieux que quiconque mais cela ne fait jamais de mal de se le redire, des temps qui sont des temps relativement troublés, où des barrières intérieures, les freins aux comportements aberrants et sauvages sont usés par les transgressions sans cesse répétées, comme par l’affaiblissement des références morales. Dans ce contexte, comme il arrive souvent dans les sociétés déboussolées, ce qui pouvait paraître inimaginable devient possible, et l’on voit se perpétrer des agressions antisémites, mais pas seulement antisémites, des agressions ordinaires je dirais. On voit se développer une sorte d’amoindrissement du respect de l’autre, du respect de la vie de l’autre.

 

Évidemment, tout le monde comprend que la communauté juive, plus que n’importe quelle autre, a des antennes hypersensibles et réagit, mais il ne faut pas nous laisser prendre au piège d’une sorte de particularisme juif à l’égard de la violence sociale. Ce n’est pas, pardonnez-moi l’expression, tellement son évocation historique peut être ambigüe, ce n’est pas un lobby juif qui s’élève contre les actes antisémites, c’est une question de dignité de la citoyenneté dans la République française. Ce ne sont pas seulement les juifs qui doivent se défendre comme une communauté attaquée, ce sont tous les citoyens qui doivent contribuer par leurs comportements et leur proximité à soutenir, non seulement l’émotion particulière bien compréhensible des juifs,  mais aussi la prise de conscience qu’à travers ce qui les atteint, c’est notre propre dignité qui est touchée.

 

C’est pourquoi dans ces temps troublés, nous avons besoin d’avoir confiance les uns dans les autres, de savoir que nous pouvons nous appuyer les uns sur les autres et nous engager dans cette dimension du dialogue que Jean-Paul II avait si magnifiquement précisé et que je vais évoquer en lisant pour terminer mon propos :

 

« Je désire d’autre part indiquer une troisième dimension de notre dialogue… Juifs et chrétiens, sont les uns et les autres en tant que fils d’Abraham, appelés à être une bénédiction pour le monde (cf. Gn 12, 2 et s.), dans 1a mesure où ils s’engagent ensemble pour la paix et la justice de tous les hommes et de tous les peuples, et où ils le font en plénitude et en profondeur, comme Dieu lui-même l’a pensé pour nous et avec 1a disponibilité au sacrifice que ce noble projet peut exiger. Plus ce devoir sacré imprègne notre rencontre, plus il devient une bénédiction pour nous aussi. »

 

Cardinal André Vingt Trois

 

Cardinal Andre Vingt Trois

 

Père Patrick Desbois

 

Pere Patrick Desbois

 

 

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